bell hooks (1992) Introduction – Une posture révolutionnaire
Il est difficile de théoriser le vécu noir aux États-Unis. En raison d’un conditionnement social régi par les systèmes éducatifs du suprémacisme blanc et des médias de masse racistes, nombre de personnes noires sont convaincues que leurs vies ne sont pas complexes, et qu’elles ne méritent donc pas d’analyse critique ni de raisonnement sophistiqués. Même celles et ceux qui défendent de manière exemplaire la lutte d’émancipation noire, et sont persuadé.es d’avoir décolonisé leur esprit, ont souvent des difficultés à exprimer leur vécu. Plus la douleur est profonde, plus nous peinons à la décrire. James Baldwin le comprenait. Dans La prochaine fois, le feu, il rappelait à son lectorat que « les mots manquent presque complètement pour décrire tout ce qu’il y a d’horrible » dans la vue des populations noires.
Faute de pouvoir nommer notre douleur, les mots nous manquent aussi pour décrire notre plaisir. Les intellectuel.les noir.es ont notamment pour mission fondamentale de rompre avec les façons hégémoniques de voir, de penser et d’être qui nous empêchent de nous voir à travers le prisme de l’opposition, de nous imaginer, nous décrire et nous inventer sous un angle libérateur. Sans cela, comme défier et inviter les allié.es et ami.es qui ne sont pas noir.re à oser nous regarder différemment, sans regard colonial ?
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Depuis quelques temps maintenant, le défi critique pour les personnes noires consiste à faire en sortie que les débats sur la race et la représentation sortent de la seule question des bonnes ou mauvaises images. Souvent, les images jugées « bonnes » sont uniquement une réaction à des représentations créées par des personnes blanches qui présentaient des stéréotypes flagrants. Actuellement, il y a toutefois d’innombrables personnes noires qui créent et commercialisent des images tout aussi stéréotypées. La question n’est pas d’opposer « nous » et « elleux ». C’est plutôt une question de point de vue. A travers quel prisme politique rêvons-nous, regardons-nous, créons-nous et agissons-nous ? Pour les personnes qui osent désirer différemment, qui cherchent à détourner leur regard des visions conventionnelles de la noirité et d’elles-mêmes, la question de la race et de la représentation ne se résume pas à une critique du statu quo. Il s’agit aussi de transformer l’image, d’en créer d’autres, de nous demander quelles images suscitent la subversion, proposent autre chose avec un recul critique, transforment nos visions du monde et nous éloignent de la pensée binaire sur le bien et le mal. Faire une place à l’image transgressive, à la vision rebelle proscrite, est essentiel pour tout projet visant à créer les conditions d’une transformation,. Et, même dans ce cadre, les avancées sont limitées si nous faisons évoluer les images sans changer les paradigmes, les perspectives, les façons de voir.
bell hooks (1992) Chapitre 7 – Regard oppositionnel : les spectatrices noires
Nous, personnes noires, disposons de lieux où exercer notre capacité d’action, au sein desquels nous pouvons à la fois nous interroger sur le regard de l’Autre, mais aussi regarder en arrière, et nous regarder les un.es les autres, en nommant ce que nous voyons. Le regard a été et est toujours un lieu de résistance pour les personnes noires colonisées du monde entier. Dans les relations de pouvoir, celles et ceux qui sont en position de subordination apprennent avec l’expérience qu’il existe un regard critique, qui observe pour recueillir des éléments, qui s’oppose. Dans les luttes de résistance, le fait que les dominée.es puissent affirmer leur capacité d’action en revendiquant et en encourageant la prise de conscience confère une dimension politique au rapport au regard – on apprend à regarder d’une certain façon pour résister (…)
Lorsque j’ai recommencé à regarder des films en tant que jeune femme, après un long silence, j’avais développé un regard oppositionnel. Non seulement je n’étais plus blessée par l’absence des femmes noires, ni par l’insertion de représentations abusives, mais je m’interrogeais sur les films, je cultivais une façon de dépasser la race et le genre pour m’attarder sur la forme, sur des éléments de contenu et de langage. Les cinémas indépendants qui projetaient des films étrangers et états-unis furent les premiers lieux où j’exerçai mon rapport au regard au cinéma, même si je visionnais aussi les films hollywoodiens. (…)
En visionnant les films avec un regard oppositionnel, les femmes noires ont été en mesure d’analyser de façon critique la construction de la féminité blanche comme objet du regard phallocentrique au cinéma et de choisir de ne s’identifier ni à la victime ni au coupable. Les spectatrices noires qui refusaient de s’identifier à la féminité blanche et d’affronter le regard phallocentrique de désir et de possession ont créé un espace critique où l’opposition établie par Laura Mulvey – « la femme comme image, l’homme comme porteur du regard » – était constamment déconstruite. En tant que spectatrices critiques, les femmes noires portaient un regard perturbateur, semblable à celui que décrit Annette Kuhn dans The Power of the Image : « L’acte d’analyser, de déconstruire et de lire ‘à contre-courant’ confère un plaisir supplémentaire – le plaisir de résister, de dire ‘non’ : pas au plaisir ‘simple’, le nôtre et celui des autres, que procurent les images dominantes sur le plan culturel, mais aux structures de pouvoir qui nous demandent de consommer ces images sans œil critique et de façon très balisées. » (…)
Dans un contexte d’exploitation de certaines classes et de domination raciste et sexiste, les femmes noire ont dû résister, lutter, lire et regarder à contre-courant afin de valoriser suffisamment leur propre regard pour en parler (…)
Le regard critique des spectatrices noires n’émerge comme un lieu de résistance que lorsque chacun d’entre elles résiste activement à l’opposition des façons dominantes d’envisager et de regarder les choses. Toutes les femmes noires avec lesquelles j’ai discuté avaient conscience du racisme, mais cette conscience ne s’accompagnait pas automatiquement d’une politisation, du développement d’un regard oppositionnel. Lorsque c’était le cas, les femmes noires nommaient ce processus consciemment. L’expression « spectateur résistant » de Manthia Diawara n’est pas vraiment adaptée au contexte de la condition de spectatrice des femmes noires. Nous faisons plus que résister. Nous créons d’autres discours qui ne constituent pas simplement des réactions. En tant que spectatrices critiques, les femmes noires prennent part à un large éventail de rapports au regard, protestent, résistent, modifient, interrogent et inventent à divers niveaux.