Émile Bréhier – Les problèmes

Bréhier (1955) La notion de problème en philosophie

Émile BRÉHIER, La notion de problème en philosophie

Le charpentier, l’architecte, le sculpteur savent ce qu’est la matière sur laquelle ils travaillent : le laboureur, le marin savent ce que sont les éléments, la terre, la mer, l’atmosphère, qui leur résistent ou leur sont favorables ; l’homme religieux qui est, par les rites, en rapport avec son dieu, est assuré de son existence ; et toutes ces relations vitales (au sens plein du mot) engendrent bien chez eux une foule variée de problèmes pratiques que peut seule résoudre l’expérience ; mais nul d’entre eux ne songe à poser, à l’égard de ces objets qui occupent leur vie entière, les problèmes philosophiques que se sont posés les Ioniens ou leurs successeurs : Qu’est-ce que la matière ? Quelle est l’origine des éléments ? Les dieux existent-ils et quelle est leur nature ? C’est que, aux yeux de nul d’entre eux, il n’y a d’alternative : la matière, les éléments, le dieu s’imposent comme des réalités indiscutables. Pour qu’il y ait problème, il faut commencer par douter que ces réalités soient bien foncièrement ce qu’elles paraissent être, qu’elles aient toujours la forme qu’elles ont maintenant, par se demander si Dieu existe et quelle est sa nature ; il faut, en un mot, qu’il y ait une alternative : la matière est-elle cela ou non ? Dieu existe-t-il ou non ?