Karl Popper (1979) De Vienne à Francfort – La logique des sciences sociale
Quatrième thèse : Pour autant que la science ou la connaissance puissent commencer quelque part, on peut dire ce qui suit : la connaissance ne commence pas par des perceptions ou des observations, par une collection de données ou de faits, mais bien par des problèmes. Pas de savoir sans problèmes – mais aussi pas de problème sans savoir. Cela signifie que la connaissance commence par la tension entre savoir et non-savoir : pas de problème sans savoir – pas de problème sans non-savoir. Car tout problème surgit par la découverte que quelque chose dans notre savoir supposé n’est pas tout à fait en ordre ; ou encore, en termes logiques, par la découverte d’une contradiction interne entre notre savoir supposé et les faits ; ou, exprimé d’une façon peut-être plus correcte encore, par la découverte d’une contradiction apparente entre notre savoir supposé et les faits supposés (…)
C’est donc toujours le problème qui est le point de départ. L’observation ne devient une sorte de point de départ que si elle révèle un problème ; ou, en d’autres termes, que si elle nous surprend, si elle nous montre que quelque chose dans notre savoir, dans nos attentes ou dans nos théories n’est pas tout à fait en ordre. Les observations ne conduisent donc à des problèmes que si elles entrent en conflit avec certaines de nos attentes conscientes ou inconscientes. Ce qui dans ce cas constitue le point de départ du travail scientifique, ce n’est pas tant l’observation pure et simple que l’observation dans sa signification spécifique – c’est-à-dire précisément l’observation qui crée un problème.
Karl Popper (1935) Problèmes fondamentaux de la logique de la connaissance – La réfutabilité comme critère de démarcation
Le critère de démarcation de la logique inductive – la démarcation au moyen du concept positiviste du sens – revient à exiger que toutes les propositions de la science empirique (tous les « énoncés doués de sens ») soient définitivement décidables : elles doivent avoir une forme telle que soient logiquement possibles aussi bien leur vérification que leur réfutation (…)
Mais, d’après notre conception, il n’y a pas d’induction. L’inférence qui va des énoncés particuliers vérifiés par l ‘« expérience » [quel que soit ce qu’on entend par ce mot) à la théorie est logiquement illicite, et les théories ne sont par conséquent jamais vérifiables empiriquement. Si nous voulons éviter l’erreur positiviste consistant à exclure les systèmes théoriques des sciences de la nature, au moyen du critère de démarcation, nous devons choisir ce dernier de telle manière que même des propositions qui ne sont pas vérifiables puissent être reconnues comme empiriques.
Mais nous ne voulons toutefois reconnaitre comme empirique qu’un système susceptible d’un contrôle par l’« expérience ». Cette considération nous suggère de proposer comme critère de démarcation non pas la vérifiabilité mais la réfutabilité du système. En d’autres termes, nous n’ exigeons pas que le système puisse, au moyen de la méthode empirique, être distingué définitivement de manière positive, mais exigeons que la forme logique du système permette de le distinguer négativement au moyen du contrôle méthodique : un système de la science empirique doit pouvoir être mis en échec par I ‘expérience.
(Nous ne qualifierons pas d’ empirique la proposition: « Ici il pleuvra ou il ne pleuvra pas demain », dans la mesure au elle n’est pas réfutable; mais en revanche la proposition « Ici il pleuvra demain »).
Popper (1934) La logique de la découverte scientifique
Une troisième objection peut sembler plus sérieuse. On pourrait dire que même en admettant l’asymétrie [entre réfutabilité et non-réfutabilité], il demeure impossible, pour diverses raisons, qu’un système théorique puisse être définitivement réfuté. En effet, il est toujours possible de trouver un moyen de contourner la réfutation, par exemple en introduisant une hypothèse auxiliaire ad hoc ou en modifiant ad hoc une définition. Il est même possible, sans incohérence logique, de refuser purement et simplement de reconnaître toute expérience de réfutation. Certes, les scientifiques ne procèdent généralement pas ainsi, mais logiquement, une telle démarche est possible ; et ce fait, pourrait-on affirmer, rend la valeur logique de mon critère de démarcation pour le moins douteuse.
Je dois reconnaître la pertinence de cette critique ; mais je n’ai pas pour autant à retirer ma proposition d’adopter la réfutabilité comme critère de démarcation. Car je vais proposer (dans les sections 20 et suivantes) que la méthode empirique soit caractérisée comme une méthode qui exclut précisément les moyens d’échapper à la réfutation qui, comme le souligne à juste titre mon critique imaginaire, sont logiquement possibles. Selon ma proposition, ce qui caractérise la méthode empirique, c’est sa manière d’exposer à la réfutation, de toutes les façons imaginables, le système à tester. Son but n’est pas de sauver la survie de systèmes non viables, mais au contraire de sélectionner celui qui, par comparaison, est le plus apte, en les soumettant tous à la lutte la plus acharnée pour leur survie.