La problématisation

Science et problèmes. Pour Karl Popper (1979), « il n’y a pas de savoir sans problème ». Or, « il faut savoir poser des problèmes (car) les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes » (Bachelard, 1934, §3). On retrouve cette idée chez Max Weber (1917, §2) pour qui la science « fait de ce qui est évident par convention un problème », ou chez John Dewey (1938) qui considère que « l’objet et les procédés scientifiques naissent des problèmes et des méthodes directs du sens commun ».

Problèmes et obstacles. Il faut distinguer les problèmes formulés par les chercheurs des obstacles rencontrés par les acteurs (Callon, 1986). La problématisation n’est pas l’identification des obstacles d’une organisation, mais une capacité à identifier et interroger les postulats, hypothèses et éventuels impensés d’une situation ou d’un phénomène de gestion permettant de formuler des questions. Retour sur Karl Popper (1979) pour qui « tout problème surgit par la découverte que quelque chose dans notre savoir supposé n’est pas tout à fait en ordre ».

Problématisation vs. normalisation. Analyse du Tableau 1 de Maguire & Hardy (2013, p. 237) pour qui la problématisation « souligne la reconnaissance réflexive d’insuffisances potentielles de la connaissance, de discontinuité dans les activités organisationnelles, et du recours à la délibération ouverte comme base de l’action » (p. 240). Échanges autour d’une difficulté inhérente : La problématisation remet en cause les conceptions dominantes du statu quo et est donc souvent accusée de « politisation » et de « rendre difficile la construction d’un consensus » (Hardy, Maguire & Power, 2020). Exemples du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1949) et des regards oppositionnels de bell hooks (1992).

Douter et questionner. D’après Bréhier (1955), « pour qu’il y ait problème, il faut commencer par douter que ces réalités soient bien foncièrement ce qu’elles paraissent être, qu’elles aient toujours la forme qu’elles ont maintenant ». On se retrouve cette idée chez Bachelard (1949) qui fonde les problématiques « sur un doute spécifique, sur un doute spécifié par l’objet à connaître ». Le doute est donc une remise en question relativement contrôlée de l’explication d’un phénomène donné.

Jean-Moriceau (2006) voit dans la problématisation « une attitude questionnante sur le sens des pratiques ». Cela amène Oscar Brenifier (2001) à considérer qu’au fond « le terme de problématique pourrait d’une certaine manière se voir remplacé par celui de question ». Pour autant, « il ne s’agit pas de produire un composite problème-solution mais de susciter la provocation ouverte de la problématique » (Osborne, 2003, p. 10).

Méthodes de problématisation. Proposition de 5 méthodes :

  • La généalogie qui examine l’histoire d’une méthode ou d’un discours pour retrouver son origine, les débats ayant eu lieux à l’époque, ainsi que les éventuelles périodes de mutation.
  • La conceptualisation qui s’ancre dans les concepts et théories pour donner un cadre articulant des pratiques, discours et comportements qui peuvent être apparemment différents ou indépendants, mais sont en fait liées les uns ou autre.
  • La politisation qui fait ressortir les idéologies, négociations, tensions et jeux de pouvoir sous-jacents aux situations et outils de gestion.
  • Le scepticisme qui se propose de tester, méthodiquement, certaines propositions et techniques pour vérifier qu’elles ont bien les effets et résultats annoncés.
  • La complexification qui cherche à montrer que certaines approches et grilles de lecture peuvent avoir tendance à simplifier les situations de gestion, et à être donc limitées dans leur potentiel.