Lakatos – Les programmes de recherche scientifique

Lakatos (1978) Programmes progressifs et dégénératifs

Qualifions de progressif un programme de recherche (problemshift) s’il est à la fois théoriquement et empiriquement progressif, et de dégénératif dans le cas contraire. Nous ‘acceptons’ les programmes comme ‘scientifiques’ uniquement s’ils sont au moins théoriquement progressifs ; sinon, nous les ‘rejetons’ comme ‘pseudo-scientifiques’. Le progrès se mesure au degré de progressivité d’un programme, c’est-à-dire à la mesure dans laquelle la série de théories nous conduit à la découverte de faits nouveaux. Nous considérons une théorie comme faisant partie de la série ‘falsifiée’ lorsqu’elle est remplacée par une théorie dont le contenu corroboré est plus élevé.

Cette démarcation entre programmes progressifs et dégénératifs éclaire d’un jour nouveau l’évaluation des explications scientifiques – ou plutôt progressives. Si l’on propose une théorie pour résoudre une contradiction entre une théorie antérieure et un contre-exemple, de telle sorte que la nouvelle théorie, au lieu d’offrir une explication scientifique enrichissante n’offre qu’une ré-interprétation linguistique qui en réduit le contenu alors la contradiction n’est résolue que de manière purement sémantique et non scientifique. Un fait donné n’est expliqué scientifiquement que si un nouveau fait est également expliqué par lui.

Lakatos (1978) Une méthodologie des programmes de recherche scientifique

Les séries (de théories scientifiques) les plus importantes dans le développement de la science se caractérisent par une certaine continuité qui unit leurs membres. Cette continuité découle d’un véritable programme de recherche esquissé dès le départ. Ce programme se compose de règles méthodologiques : certaines indiquent les pistes de recherche à éviter (heuristique négative), d’autres celles à privilégier (heuristique positive).

La science elle-même peut être considérée comme un vaste programme de recherche (…)

(a) Heuristique négative : le « noyau dur » du programme.

Tous les programmes de recherche scientifique peuvent être caractérisés par leur « noyau dur ». L’heuristique négative du programme nous interdit de diriger la démarche vers ce « noyau dur ». Nous devons au contraire faire preuve d’ingéniosité pour formuler, voire inventer, des « hypothèses auxiliaires », qui forment une ceinture protectrice autour de ce noyau, et orienter la démarche vers celles-ci. C’est cette ceinture protectrice d’hypothèses auxiliaires qui doit supporter le poids des tests et être ajustée, réajustée, voire complètement remplacée, afin de défendre le noyau ainsi renforcé. Un programme de recherche est réussi si tout cela conduit à un déplacement progressif du programme ; il est un échec s’il conduit à un déplacement régressif du programme (…)

(b) Heuristique positive : la construction de la « ceinture de protection » et l’autonomie relative de la science théorique

Les programmes de recherche, outre leur heuristique négative, se caractérisent également par leur heuristique positive. Même les programmes de recherche les plus rapides et les plus constants ne peuvent assimiler leurs « contre-preuves » que de manière fragmentaire : les anomalies ne sont jamais complètement épuisées. Mais il ne faut pas croire que les anomalies encore inexpliquées – les « énigmes », comme les appellerait Kuhn – sont abordées de façon aléatoire, ni que la ceinture de protection est construite de manière éclectique, sans ordre préconçu. Cet ordre est généralement décidé au sein du cabinet du théoricien, indépendamment des anomalies connues.

Rares sont les chercheurs théoriciens engagés dans un programme de recherche qui accordent une attention excessive aux « réfutations ». Ils ont une politique de recherche à long terme qui anticipe ces réfutations. Cette politique de recherche, ou ordre de recherche, est définie – plus ou moins en détail – dans l’heuristique positive du programme de recherche. L’heuristique négative spécifie le « noyau dur » du programme qui est « irréfutable » par la décision méthodologique de ses partisans ; l’heuristique positive consiste en un ensemble partiellement articulé de suggestions ou d’indications sur la manière de modifier, de développer les « variantes réfutables » du programme de recherche, de modifier, de perfectionner la ceinture de protection « réfutable ».