Max Weber (1917) – Essais sur la théorie de la science, Quatrième essai
Je voudrais m’élever contre la prétention des partisans de la neutralité axiologique qui voient dans le simple fait des variations historiques et singulières, au niveau des prises de position valorisantes chaque fois en vigueur, une preuve en faveur du caractère inévitablement « subjectif » de la morale. Même la détermination empirique des faits est l’objet de contestations, et il arrive souvent qu’on s’accorde en général plus facilement sur la nécessité de regarder un individu comme une canaille que sur l’interprétation à donner d’une inscription mutilée (et cela précisément parmi les spécialistes). L’hypothèse de Schmoller selon laquelle on assisterait à une unanimité conventionnelle croissante dans toutes les confessions et chez tous les hommes sur les principaux points des évaluations pratiques est en opposition radicale avec mon impression personnelle. Toutefois, cela ne me semble pas avoir d’importance pour le thème en question.
La conception à combattre dans tous les cas est celle qui considère que, du point de vue scientifique, on pourrait se contenter de l’évidence effective, consacrée par une convention, de certaines prises de position pratiques, si répandues soient-elles. La science me semble remplir une fonction spécifiquement inverse : elle fait de ce qui est évident par convention un problème.
C’est d’ailleurs ce que Schmoller et ses amis avaient eux-mêmes fait en leur temps. En outre, les recherches sur l’influence que certaines convictions éthiques ou religieuses données effectivement ont exercée causalement sur la vie économique, même si, le cas
échéant, on leur accorde beaucoup d’importance, ne sauraient nullement nous amener à adopter ces croyances tout simplement parce qu’elles ont peut-être eu une très grande influence causale, ni même nous obliger à leur accorder une haute « valeur ». Inversement, en reconnaissant une grande valeur à un phénomène religieux ou éthique on ne soutient encore nullement que les conséquences inhabituelles que son actualisation a entraînées ou pourrait entraîner méritent d’être créditées du même attribut de valeur positive.. Il n’est pas possible de résoudre de pareilles questions avec la seule constatation des faits, mais chaque individu devra en juger autrement suivant ses propres évaluations pratiques, religieuses et autres. Tout cela reste étranger à la question en litige (…)
Bien loin donc que du point de vue de l’exigence de, la « neutralité axiologique» les discussions empiriques à partir de controverses sur les évaluations soient stériles ou dénuées de tout sens, la connaissance de leur signification constitue au contraire la présupposition de toutes les discussions utiles de ce genre. Elles présupposent tout simplement la compréhension de la possibilité d’évaluations ultimes qui sont en principe irréductiblement divergentes. Non seulement « tout comprendre» ne signifie pas « tout pardonner », mais en général la simple compréhension de la position de l’autre ne nous conduit pas d’elle-même à l’approuver. Au contraire elle nous amène pour le moins tout aussi bien, et souvent avec beaucoup plus de probabilité, à reconnaître que l’on ne peut pas tomber d’accord avec lui, pourquoi et sur quel point on ne le peut. Cette connaissance est justement une connaissance de la vérité et c’est à l’établir que servent les « controverses sur les évaluations ». Une chose est au contraire certaine : il est absolument exclu que par cette voie – puisqu’elle va précisément dans la direction opposée – on puisse parvenir à une quelconque éthique normative, ou fonder le caractère obligatoire d’un quelconque « impératif ». Tout le monde sait au contraire que ce genre de discussions, parce qu’elles nous donnent [4901, du moins en apparence, l’impression d’un certain « relativisme «, sont plutôt un obstacle à cet objectif. Il ne faudrait évidemment pas en conclure que nous devrions pour cette raison éviter ce genre de controverses. Bien au contraire! En effet, une conviction « morale » qui se laisse ébranler par la « compréhension » psychologique d’évaluations divergentes n’a pas plus de valeur que les croyances religieuses qui se laissent détruire, ainsi que cela arrive également, par la connaissance scientifique.