Michel Callon – Le marché

Callon (2015) Innovation et emprise croissante des forces marchandes

Les partisans de la marketization comme ses détracteurs partent de l’idée que la notion de marché n’est pas problématique et qu’on sait ce qu’est un marché même si on est en désaccord sur ses effets.

L’objectif de ce texte est de contribuer à changer les termes du débat. Pour sortir de cet affrontement et pour renouveler les réflexions sur la marketization, il faut remettre en cause ce postulat et rendre problématique la définition des marchés. Plutôt que d’ajouter une nouvelle définition, qui serait plus juste et plus objective, à la myriade des définitions existantes, je propose de partir des usages du mot « marché » et des jeux de langage dans lesquels il intervient. Je retiens parmi ces usages celui qui associe étroitement marché et compétition. Un examen rapide de la notion de compétition marchande conduit à distinguer deux façons de décrire les marchés en fonction du rôle joué par l’innovation de produit. Dans les marchés-interface, les stratégies d’innovation visent à atténuer la pression concurrentielle, tandis que dans les agencements marchands elles sont l’expression même de la compétition (Callon, 2013 ; Herlem, 2014). Dans un cas, la conception des biens marchands et leur définition ne constituent qu’un enjeu secondaire alors que, dans l’autre cas, elle est au cœur de tous les affrontements. Les travaux empiriques consacrés au processus d’innovation et au rôle qu’il joue dans la compétition marchande conduisent à abandonner la notion de marché-interface au profit de celle d’agencement marchand dont ils démontrent le plus grand réalisme. Ils imposent une vision nouvelle de la marketization et de ses enjeux. La dynamique concurrentielle des agencements marchands, qui fait de l’instauration de nouvelles transactions bilatérales et de l’innovation de produit la règle dominante, se traduit par l’extension continue de la sphère marchande. Le processus de la marketization est au cœur du fonctionnement des marchés.