Wittig (2007) – Introduction
L’hétérosexualité est le régime politique sous lequel nous vivons, fondé sur l’esclavagisation des femmes. Cette idée pour moi incontournable se dégage peu à peu des essais politiques de ce recueil. Dans une situation désespérée comparable à celle des cerfs et des esclaves, les femmes ont le « choix » entre être des fugitives et essayer d’échapper à leur classe (comme font les lesbiennes), et/ou de renégocier quotidiennement, terme à terme, le contrat social. Il n’y a pas d’autre moyen de s’évader (car il n’y a pas de territoire, d’autre rive du Mississippi, de Palestine, de Libéria pour les femmes). La seule chose à faire est donc de se considérer ici même comme une fugitive, une esclave en duit, une lesbienne. Il faut s’attendre à ce que mon point de vue paraisse brutal et ce n’est pas étonnant si on considère qu’il a contre lui des siècles de pensée. Pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut sortir des sentiers battus de la politique, de la philosophe, de l’anthropologie, des « cultures ». Ensuite, il se pourrait que l’on doive se passer du magnifique instrument de la dialectique, parce qu’il ne permet pas de concevoir l’opposition entre hommes et femmes en termes de conflit de classes (…)
Dans « La pensée straight », j’esquisse les contours d’une pensée qui, au cours des siècles, a construit l’hétérosexualité comme un donné.
Wittig (2007) – La pensée straight
Les discours qui nous oppriment tout particulièrement nous lesbiennes féministes et hommes homosexuels et qui prennent pour acquis que ce qui fonde la société, toute société, c’est l’hétérosexualité, ces discours nous nient toute possibilité de créer nos propres catégories, ils nous empêchent de parler sinon dans leurs termes et tout ce qui les remet en question est aussitôt méconnu comme « primaire». Notre refus de l’interprétation totalisante de la psychanalyse fait dire que nous négligeons la dimension symbolique. Ces discours parlent de nous et prétendent dire la vérité sur
nous dans un champ apolitique comme si rien de ce qui signifie pouvait échapper au politique et comme s’il pouvait exister en ce qui nous concerne des signes politiquement insignifiants. Leur action sur nous est féroce, leur tyrannie sur nos personnes physiques et mentales est incessante. Quand on recouvre du terme généralisant d’idéologie au sens marxiste vulgaire tous les discours du groupe dominant on relègue ces discours dans le monde des Idées irréelles. On néglige la violence matérielle qu’ils font directement aux opprimé(e)s, violence qui s’effectue aussi bien par l’intermédiaire des discours abstraits et « scientifiques» que par l’intermédiaire de discours de grande communication. J’insiste sur cette oppression matérielle des individus par les discours et je voudrais en souligner les effets immédiatement en prenant l’exemple de la pornographie.
Ses images – films, photos de magazines, affiches publicitaires sur les murs des villes- constituent un discours et ce discours a un sens : il signifie que les femmes sont dominées. Des sémioticiens peuvent interpréter ce discours dans ce qu’il a de systématique dans son agencement. Et ce qu’ils lisent alors dans ce discours ce sont des signes qui n’ont pas pour fonction de signifier et qui n’ont de raison d’être que d’être des éléments d’un certain système ou agencement. Pour nous pourtant ce discours n’est pas divorcé du « réel » comme il l’est pour des sémioticiens. Non seulement il entretient des relations très étroites avec la réalité sociale qu’est notre oppression (économique et politique). Mais il est lui-même réel puisqu’il est une des manifestations de l’oppression et il exerce un pouvoir précis sur nous. Le discours pornographique fait partie des stratégies de violence qui sont exercées à notre endroit il humilie, dégrade, il est un crime contre notre « humanité ». Comme tactique de harcèlement il a une autre fonction celle d’un avertissement, il nous ordonne de rester dans les rangs, il nous met au pas pour celles qui auraient tendance à oublier qui elles sont, il fait appel à la peur. Ces mêmes experts en sémiotique dont nous parlions plus haut nous reprochent de confondre quand nous manifestons contre la pornographie les discours avec la réalité. Ils ne voient pas que ce discours est la réalité pour nous, une des facettes de la réalité de notre oppression, ils croient que nous nous trompons de niveau d’analyse (…)
Si les discours des systèmes théoriques et des sciences humaines exercent un pouvoir sur nous c’est parce qu’ils travaillent avec des concepts qui nous touchent de près. Malgré l’avènement historique des mouvements de libération des féministes, des lesbiennes et des hommes homosexuels dont les interventions ont déjà bouleversé les catégories philosophiques et politiques de ces discours dans leur ensemble, ces catégories ainsi brutalement remises en questionne continuent pas moins d’être utilisées sans examen par la science contemporaine. Les catégories dont il est question fonctionnent comme des concepts primitifs dans un conglomérat de toutes sortes de
disciplines, théories, courants, idées que j’appellerai « la pensée straight» (en référence à la « pensée sauvage » de Lévi-Strauss). Il s’agit de « femme» « homme» « différence» et de toute la série de concepts qui se trouvent affectés par ce marquage y compris des concepts tels que « histoire» « culture» et « réel ». Et bien qu’on ait admis ces dernières années qu’il n’y a pas de nature, que tout est culture il reste au sein de cette culture un noyau de nature qui résiste à l’examen, une relation qui revêt un caractère d’inéluctabilité dans la culture comme dans la nature c’est la relation hétérosexuelle ou relation obligatoire entre« l’homme » et « la femme». Ayant posé comme un principe évident, comme une donnée antérieure à toute science l’inéluctabilité de cette relation la pensée straight se livre à une interprétation totalisante à la fois de l’histoire, de la réalité sociale, de la culture et des sociétés, du langage et de tous les phénomènes subjectifs.
Je ne peux que souligner ici le caractère oppressif que revêt la pensée straight dans sa tendance à immédiatement universaliser sa production de concepts, à former des lois générales qui valent pour toutes les sociétés, toutes les époques, tous les individus. C’est ainsi qu’on parle de l’échange des femmes, la différence des sexes, l’ordre symbolique, l’inconscient, le désir, la jouissance, la culture, l’histoire, catégories qui n’ont de sens actuellement que dans l’hétérosexualité ou pensée de la différence des sexes comme dogme philosophique et politique.
Cette tendance à l’universalité a pour conséquence que la pensée straight ne peut pas concevoir une culture, une société où l’hétérosexualité n’ordonnerait pas non seulement toutes les relations humaines, mais sa production de concepts en même temps que tous les processus qui échappent à la conscience. Ces processus inconscients deviennent d’ailleurs historiquement de plus en plus impératifs dans ce qu’ils nous apprennent sur nous-mêmes par l’intermédiaire de spécialistes. Et la rhétorique qui les interprète, s’enveloppant de mythes, recourant aux énigmes, procédant par accumulations de métaphores, et dont je ne sous-estime pas la séduction, a pour fonction de poétiser le caractère obligatif du « tu seras hétérosexuel(le) et tu ne seras pas (…)
Pour nous, il n’y a pas d’être-femme ou d’être-homme. « Homme » et « femme » sont des concepts d’opposition, des concepts politiques.
Wittig (2007) – Paradigmes
Le concept d’hétérosexualité a été créé dans la langue française en 1911. Il correspond à un effort de normalisation de la sexualité dominante entrepris plus particulièrement par la psychanalyse en dépit de ses prétentions à être une science révolutionnaire. Ce concept est une rationalisation qui consiste à présenter comme un fait biologique, physique, instinctuel, inhérent à la nature humaine, la confiscation de la reproduction des femmes et de leurs personnes physiques par les hommes (l’échange de biens et des femmes). L’hétérosexualité fait de la différence des sexes une différence naturelle et non une différence culturelle. L’hétérosexualité n’admet comme normale que la sexualité à finalité reproductive. Tout le reste est perversion (voir dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud à quel moment un baiser devient une perversion – quand il s’écarte du droit chemin, quand il ne remplit plus sa fonction de préliminaire dans le rapport sexuel. Voir dans le même texte toute la th !se concernant les « stades » de la sexualité féminine que Freud veut imposer aux femmes de manière à ce qu’elles puissent remplir leur « destin » de reproductrices)