Popper (1972) Conjectures et réfutations
Comme beaucoup d’autres philosophes, je suis parfois enclin à classer les philosophes en deux grands groupes : ceux avec qui je suis en désaccord et ceux avec qui je suis d’accord. Je les appelle aussi les philosophes de la connaissance (ou de la croyance) vérificationnistes ou les justificationnistes, et les philosophes de la connaissance (ou de la conjecture) réfutationnistes ou les fallibilistes, ou critiques. Je mentionnerai peut-être au passage un troisième groupe avec lequel je suis également en désaccord : les justificationnistes déçus, c’est-à-dire les irrationalistes et les sceptiques.
Les membres du premier groupe – les vérificationnistes ou justificationnistes – défendent, pour résumer, que tout ce qui ne peut être étayé par des raisons positives est indigne d’être cru, voire même d’être pris au sérieux.
En revanche, les membres du second groupe – les réfutationnistes ou fallibilistes – affirment, en résumé, que ce qui ne peut (actuellement) en principe être réfuté par la critique est (actuellement) indigne d’être considéré sérieusement. Ce qui, en principe, peut être renversé et qui pourtant résiste à tous nos efforts critiques pour y parvenir, est fort possiblement faux, mais mérite en tout cas d’être sérieusement considéré, voire cru – quoique provisoirement.
Les vérificationnistes, je l’admets, tiennent à défendre la plus importante tradition du rationalisme : la lutte de la raison contre la superstition et l’autorité arbitraire. Ils exigent en effet que nous n’acceptions une croyance que si elle peut être justifiée par des preuves positives ; autrement dit, si elle peut être démontrée vraie, ou, du moins, si elle est hautement probable. En d’autres termes, ils exigent que nous n’acceptions une croyance que si elle peut être vérifiée, ou confirmée par des probabilités.
Les falsificationnistes (le groupe des faillibilistes auquel j’appartiens) croient – comme la plupart des irrationalistes – avoir découvert des arguments logiques qui démontrent que le programme du premier groupe est irréalisable : qu’il est impossible de fournir des raisons positives justifiant la croyance en la vérité d’une théorie. Mais, contrairement aux irrationalistes, nous, falsificationnistes, croyons avoir trouvé le moyen de réaliser l’ancien idéal qui consiste à distinguer la science rationnelle des diverses formes de superstition, malgré l’échec du programme inductiviste ou justificationniste originel. Nous soutenons que cet idéal peut être réalisé, très simplement, en reconnaissant que la rationalité de la science ne réside pas dans son habitude de recourir aux preuves empiriques pour étayer ses dogmes – les astrologues le font aussi – mais uniquement dans la démarche critique, une attitude qui implique, bien sûr, l’utilisation critique, entre autres arguments, des preuves empiriques (notamment dans les réfutations). Pour nous, la science n’a donc rien à voir avec la quête de la certitude, de la probabilité ou de la fiabilité. Nous ne cherchons pas à établir la sécurité, la certitude ou la probabilité des théories scientifiques. Conscients de notre faillibilité, nous nous intéressons seulement à les critiquer et à les mettre à l’épreuve, dans l’espoir de découvrir nos erreurs, d’en tirer des leçons et, si nous avons de la chance, de parvenir à de meilleures théories. Compte tenu de leurs points de vue sur la fonction positive ou négative de l’argumentation en science, le premier groupe – les justificationnistes – peut également être surnommé les « positivistes », et le second – celui auquel j’appartiens – les critiques ou les « négativistes ». Ce ne sont, bien sûr, que des surnoms. Ils peuvent néanmoins expliquer en partie pourquoi certains pensent que seuls les positivistes ou les vérificationnistes s’intéressent réellement à la vérité et à sa recherche, tandis que nous, les critiques ou les négativistes, serions désinvoltes à l’égard de cette recherche et enclins à une critique stérile et destructrice, ainsi qu’à la formulation de points de vue manifestement paradoxaux.