Ray Bradbury – Fahrenheit 451

Une cascade de livres s’abattit sur Montag tandis qu’il gravissait, parcouru de frissons, l’escalier en pente raide. Quelle plaie ! Jusque-là, ça n’avait jamais été plus compliqué que de moucher une chandelle. La police arrivait d’abord, bâillonnait la victime au ruban adhésif et l’embarquait pieds et poings liés dans ses coccinelles étincelantes, de sorte qu’en arrivant on trouvait une maison vide. On ne faisait de mal à personne, on ne faisait du mal qu’aux choses. Et comme on ne pouvait pas vraiment faire du mal aux choses, comme les choses ne sentent rien, ne poussent ni cris ni gémissements, contrairement ) cette femme qui risquait de se mettre à hurler et à se plaindre, rien ne venait tourmenter votre conscience par la suite. Ce n’était que du nettoyage. Du gardiennage, pour l’essentiel. Chaque chose à sa place. Par ici le pétrole ! Qui a une allumette ?

Mais ce soir quelqu’un avait perdu les pédales. Cette femme gâtait le rituel. Les hommes faisaient trop de bruit, riant et plaisantant pour couvrir son terrible silence accusateur au rez-de-chaussée. Sa présence faisait planer dans les pièces vides un grondement lourd de reproche, leur faisait secouer une fine poussière de culpabilité qui s’infiltrait dans leurs narines tandis qu’ils se ruaient dans tous les sens. Les règles du jeu étaient faussées et Montag en éprouvait une immense irritation. Elle n »aurait pas dû être là en plus de tout le reste ! (…)

« Allez-vous en », répéta la femme, et Monta eut vaguement conscience qu’il reculait, s’éloignait, franchissait la porte à la suite de Beatty, descendait les marches, traversait la pelouse où la trace du pétrole évoquait celle de quelque escargot maléfique.

Sur le perron, où elle s’était avancée pour les soupeser tranquillement du regard, son calme constituant à lui seul une condamnation, la femme se tenait immobile.

Beatty actionna son igniteur pour mettre le feu au pétrole.

Trop tard. Montag étouffa un cri.

La femme tendit le bras, les enveloppant tous de son mépris, et gratta l’allumette contre la balustrade.