Beauvoir (1949) Introduction
il suffit de se promener les yeux ouverts pour constater que l’humanité se partage en deux catégories d’individus dont les vêtements, le visage, le corps, les sourires, la démarche, les intérêts, les occupations sont manifestement différents : peut-être ces différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles destinées à disparaître. Ce qui est certain c’est que pour l’instant elles existent avec une éclatante évidence.
Si sa fonction de femelle ne suffit pas à définir la femme, si nous refusons aussi de l’expliquer par « l’éternel féminin » et si cependant nous admettons que, fût-ce à titre provisoire, il y a des femmes sur terre, nous avons donc à nous poser la question : qu’est-ce qu’une femme ?
L’énoncé même du problème me suggère aussitôt une première réponse. Il est significatif que je le pose. Un homme n’aurait pas idée d’écrire un livre sur la situation singulière qu’occupent dans l’humanité les mâles ! Si je veux me définir je suis obligée d’abord de déclarer : « Je suis une femme » ; cette vérité constitue le fond sur lequel s’enlèvera toute autre affirmation. Un homme ne commence jamais par se poser comme un individu d’un certain sexe : qu’il soit homme, cela va de soi. C’est d’une manière formelle, sur les registres des mairies et dans les déclarations d’identité que les rubriques :masculin, féminin, apparaissent comme symétriques. Le rapport des deux sexes n’est pas celui de deux électricités, de deux pôles : l’homme représente à la fois le positif et le neutre au point qu’on dit en français « les hommes » pour désigner les êtres humains, le sens singulier du mot « vir » s’étant assimilé au sens général du mot « homo ». La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité. Je me suis agacée parfois au cours de discussions abstraites d’entendre des hommes me dire : « Vous pensez telle chose parce que vous êtes une femme« ; mais je savais que ma seule défense,c’était de répondre : « Je la pense parce qu’elle est vraie » éliminant par là ma subjectivité; il n’était pas question de répliquer: « Et vous pensez le contraire parce que vous êtes un homme »; car il est entendu que le fait d’être un homme n’est pas une singularité;un homme est dans son droit en étant homme, c’est la femme qui est dans son tort. Pratiquement, de même que pour les anciens il y avait une verticale absolue par rapport à laquelle se définissait l’oblique, il y a un type humain absolu qui est le type masculin. La femme a des ovaires, un utérus; voilà des conditions singulières qui l’enferment dans sa subjectivité; on dit volontiers qu’elle pense avec ses glandes (…)
L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans l’homme. Et elle n’est rien d’autre que ce que l’homme en décide; ainsi on l’appelle « le sexe », voulant dire par là qu’elle apparaît essentiellement au mâle comme un être sexué: pour lui, elle est sexe, donc elle l’est absolument. Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle;elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu: elle est l’Autre.