Virginia Woolf – Une chambre à soi

Woolf (1929) Chapitre 3

Il était décevant de n’avoir pu rapporter, ç la fin de cette journée, quelque importante affirmation, quelque fait authentique. Les femmes, dit-on, sont plus pauvres que les hommes, pour telle ou telle raison. Peut-être vaudrait-il mieux renoncer à chercher la vérité et à recevoir sur la tête une avalanche d’opinions, chaude comme lave et décolorées comme eau de vaisselle ? Ne vaudrait-il pas mieux tirer les rideaux, laisser au-dehors les distractions, allumer la lampe, restreindre l’enquête et demander à l’historien, qui enregistre non pas des opinions mais des faits, de décrire les conditions dan lesquelles les femmes vivaient, non pas à travers les siècles, mais en Angleterre, au temps d’Élisabeth, par exemple.

Pourquoi aucune femme, quand un homme sur deux, semble-t-il, était capable de faire une chanson ou un sonnet, n’a écrit un mot de cette extraordinaire littérature, reste pour moi une énigme cruelle. Quelles étaient les conditions de vie chez les femmes ? (…)

Me voici en train de me demander pourquoi, à l’époque élisabéthaine, les femmes n’écrivaient pas de poésie et je ne suis pas seulement sûre de la façon dont elles étaient élevées. Leur apprenait-on à écrire ? Avaient-elles un salon personnel ? Combien de femmes avaient-elles des enfants avant leur vingt et unième année ? En un mot, que faisaient-elles de huit heures du matin à huit heures du soir ? Elles n’avaient pas d’argent, c’est certain ; selon le Pr Trevelyan, elles étaient mariées, que cela leur plût ou non, avant même leur sortir de la nursery, vers quinze ou seize ans probablement?. Il eût été bien étrange, d’après ce tableau, de voir l’une d’elles, soudain, se mettre à écrire les pièces de Shakespeare, me dis-je en conclusion, et je pensai à ce vieux monsieur, more maintenant, mais qui était, je crois, évêque : il déclarait qu’il était impossible qu’une femme ait eu dans le passé, ait dans le présent ou dans l’avenir le génie de Shakespeare. Il adressait aux journaux des articles sur le sujet. C’est lui aussi qui déclara à une dame, qui s’était renseignée auprès de lui, qu’en vérité les chats n’allaient pas au ciel bien que, ajouta-t-il, ils aient une certain forme d’âme. Quelle somme de réflexions ces vieux messieurs ont dépensée pour notre salut ? Comme les bornes de l’ignorance ont reculé à leur approche ! Les chats ne vont pas au ciel. Les femmes ne peuvent pas écrire les pièces de Shakespeare.

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais m’empêcher de penser, tout en regardant les œuvres de Shakespeare sur leur rayon, que l’évêque avait raison, du moins sur ce point : il aurait été impensable qu’une femme écrivît les pièces de Shakespeare à l’époque de Shakespeare. Laissez-moi imaginer, puisque les faits précis sont si difficiles à établir, ce qui serait arrivé si Shakespeare avait eu une sœur merveilleusement douée, appelée, mettons Judith (…)

Je crois que c’est, à peu de chose près, ainsi que l’histoire se serait déroulée si une femme au temps de Shakespeare avait eu le génie de Shakespeare. Pour moi je suis d’accord avec le défunt évêque, si tel était le destin des femmes, il est certes impensable qu’une femme au temps de Shakespeare ait eu le génie de Shakespeare. Car un génie comme celui de Shakespeare n’est pas né parmi des gens en train de se livrer à un travail pénible, au milieu d’êtres grossiers et d’esclaves. Il ne naquit pas en Angleterre parme les Saxons et les Bretons. Il ne naît pas aujourd’hui dans les classes ouvrières. Comment, alors, eût-il pu naître parmi les femmes dont le travail commençait, selon le Pr Trevelyan, presque avant leur sortie de la nursery, qui étaient contraintes à ce travail par leurs propres parents, qui étaient maintenues à leur tâche par la puissance de la loi et des coutumes ? Et pourtant certaines formes de génie ont dû exister parmi les femmes, comme aussi dans les classes ouvrières.