Arthur Stinchcombe sur la théorisation

Constructing Social Theories (1968)

Chapitre deux – La logique d’inférence scientifique

L’inférence scientifique débute par un énoncé théorique — un élément d’une théorie — stipulant qu’une certaine classe de phénomènes sera liée, d’une manière donnée, à une autre classe de phénomènes. Un exemple célèbre issu de la théorie sociologique est la théorie du suicide égoïste de Durkheim, que l’on pourrait formuler ainsi : « Un degré d’individualisme plus élevé au sein d’un groupe social entraîne un taux de suicide plus élevé dans ce groupe ». Ici, l’« individualisme » est une variable désignant, en gros, « le degré auquel toutes les activités de la personne sont régies par des normes bien définies, appliquées de manière régulière et efficace par l’entourage, par opposition à une moralité déterminée par l’individu lui-même à travers ses propres décisions ». Une personne se trouve donc dans une situation sociale plus individualiste lorsqu’elle est soumise à moins d’exigences — par exemple, lorsqu’elle est célibataire plutôt qu’homme marié avec enfants, ou lorsque son pays ne traverse pas de crise (ce qui implique moins de devoirs). Elle se trouve également dans une situation plus individualiste lorsque le groupe auquel elle appartient ne régit pas ses activités dans le détail, mais les laisse à sa propre discrétion (…)

Comme le montre cet exemple, les concepts figurant dans l’énoncé théorique peuvent se situer à des niveaux d’abstraction très différents : l’« individualisme » est une propriété des groupes déduite de manière assez indirecte, tandis que le taux de suicide se situe à un faible niveau d’abstraction et est directement observable.

À partir de cet énoncé théorique, un énoncé empirique est dérivé par déduction logique et par la définition opérationnelle des concepts. L’énoncé théorique implique alors logiquement l’énoncé empirique. Un énoncé empirique est un énoncé du type : « Si nous effectuons telles ou telles observations, nous obtiendrons tels ou tels résultats » (…)

Une fois ces énoncés empiriques déduits logiquement de la théorie, il est possible de procéder aux observations qu’ils requièrent afin de vérifier leur véracité. Sur le plan pratique, il importe de décrire les observations de telle sorte qu’elles puissent réellement être réalisées avec les ressources dont dispose le chercheur, mais cela n’affecte pas la logique du raisonnement. Toute théorie impliquera certains énoncés empiriques (c’est-à-dire des descriptions d’observations possibles) qui ne peuvent être réellement vérifiés, faute de temps ou d’argent, ou en raison d’une impossibilité technique.