Quelques fondamentaux
Détour par l’étymologie du terme « théorie » et par la distinction entre pratique, praxis et théorie chez Aristote. Rappel avec Imre Lakatos qu’une théorie n’est pas forcément scientifique : « Une théorie peut être scientifique même en l’absence de la moindre preuve en sa faveur, et elle peut être pseudoscientifique même si toutes les preuves disponibles abondent dans son sens. Autrement dit, le caractère scientifique ou non d’une théorie peut être déterminé indépendamment des faits. » (Lakatos, 1994, p. 3)
Lecture d’Abraham Kaplan sur différents aspects des théories, puis définition avec Robert Merton comme : « des ensembles de propositions logiquement interconnectés desquels on peut tirer des régularités empiriques » (Merton, 1967, p. 448). Jeu des différences avec une autre : « un ensemble systématique et interdépendant de concepts qui expliquent un corpus de données » (Huffman and Dowdell, 2015, p. 21).
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Débats en sciences de gestion
Les Sciences de gestion ont une légère obsession pour la notion de théorie, sans pour autant y avoir de consensus sur sa définition ou même sa fonction (Suddaby, 2014). Pour Bettis et al. (2014), « La théorie concerne les relations logiques et causales entre un ensemble de concepts. La théorie s’intéresse à la causalité et non à l’association. La nature des concepts théoriques et les relations entre eux doivent être explicitement et soigneusement élaborées. »
Sutton & Staw (1995) commencent par expliciter ce qu’une théorie n’est pas : ça n’est pas une revue de littérature (« trop souvent utilisée comme un écran de fumée », p. 373), ni une accumulation de données (« qui constituent rarement une explication causale », p. 374), ni une liste de variables (qui n’explique pas « pourquoi on attend d’un ensemble spécifique de variables d’être de forts prédicteurs », p.376), ni un schéma de synthèse (« qui doit reste un accessoire du spectacle, mais ne peut être la performance elle-même (…) Des explications logiques sont nécessaires », p. 376), ni une série d’hypothèses ou de prédictions (surtout si « il y a tellement d’hypothèses qu’aucune n’a été convenablement expliquée », p. 377).
Ils finissent (enfin !) par définir ce qui est, pour eux, une théorie : « Une théorie porte sur les liens entre les phénomènes ; c’est un récit expliquant pourquoi surviennent des actes, des événements, des structures et des pensées. Elle met l’accent sur la nature des relations de causalité, en identifiant les antécédents ainsi que la chronologie des événements. À nos yeux, une théorie solide explore les processus sous-jacents afin de comprendre les raisons systématiques expliquant la survenue — ou la non-survenue — d’un phénomène donné. » (p. 378). A partir de cette définition, discussion de l’affirmation de Ashkanasy (2016, p. 4) selon qui « d’un point de vue de scientifique, les théories sont ce qui nous permet de commencer à faire des observations ».
Discussion de l’affirmation de Paul DiMaggio (1995, p. 392) selon qui « La réception d’une théorie est façonnée par la mesure dans laquelle celle-ci entre en résonance avec les présupposés culturels de l’époque et du public scientifique qui se l’approprie. » Quels sont les enjeux et conséquences de cette affirmation ? Retour sur un point important souligné par Suddaby (2014, p. 409) : la théorie possède « une capacité à légitimer la connaissance« .
Il est impossible d’améliorer la théorie tant que nous n’améliorons pas le processus de théorisation ; or, nous ne pouvons améliorer ce processus tant que nous ne le décrivons pas plus explicitement, que nous ne le mettons pas en œuvre avec une conscience plus aiguë et que nous ne le dissocions pas plus délibérément de la validation. (Weick, 1989, p. 516)
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La théorisation
Insistance de Merton sur le besoin de construire des « théories de moyenne portée » pour pouvoir avancer vers une théorie sociologique globale (Merton, 1967). La science avancerait alors par extensions et réfutations de théories de multiples niveaux, ce qui rappelle l’avertissement d’Imre Lakatos : « L’attachement aveugle à une théorie n’est pas une vertu intellectuelle : c’est un crime intellectuel. » (p. 1).
On met donc l’accent sur l’importance de l’activité continue de théorisation, et pas seulement de la théorie. Pour Weick (1989), il faut voir la recherche scientifique comme un processus évolutionnaire fait de variation, sélection et rétention animé par des académiques faisant preuve d’une « imagination disciplinée ».